J'ai finalement trouvé du boulot. J'ai
été prise, en fait, suite à mon entretien d'embauche calamiteux.
C'était plus calamiteux dans ma tête qu'en réalité, il faut
croire, ou bien ils étaient vraiment désespérés de ne jamais
trouver quelqu'un, va savoir…
Bref. Tout s'est passé très vite : rencontre avec le
directeur et, deux semaines plus tard, soit lundi dernier, j'y
mettais les pieds dans cette boîte tant espérée. Enfin comme tout
le monde, une boîte où me ranger toute la journée, avec des
collègues, un bureau, un ordinateur, plein de papiers et de crayons
qui marchent pas !
Un de mes cheveux a préféré se
suicider le deuxième jour, étincelant de toute sa blancheur dans le
miroir de la salle de bain. Je redoute le suicide collectif. Tenez
bon.
Et en une semaine, je suis devenue « la
nouvelle », qui squatte les postes des absents –
disons « mobile » dans sa version édulcorée –
qui pose des questions connes et fait des bourdes monumentales. Eh
oui, j'ai déjà usé le toner de l'unique photocopieuse-imprimante
en imprimant un dossier de trois-cents pages en voulant imprimer une
seule feuille.
Mais le pire, c'est même pas ça. Le
pire, c'est ce qu'essayait de me dire mon cheveu kamikaze, c'est ce
flot des jours qui passent maintenant à une allure phénoménale et
cette impression d'aller plus vite vers la mort. Et puis la sensation
d'être une entité, un symbole plus qu'un être humain, dont le seul
but est de gagner des sous. L'horizon se charge désormais d'une
flopée de jours identiques sans grand intérêt, censés me donner
l'impression d'être utile, sachant que si ce n'était pas moi, ce
serait quelqu'un d'autre… donc
utile, mais pas indispensable. Et puis, une utilité toute relative
lorsqu'on se rend compte à quel point la moitié des choses faites
ressemblent à du remplissage de temps. Il faut aimer se rendre
compte à quel point les choses sont compliquées et combien de temps
on passe à remplir des papiers au lieu de vivre…
Quant
au temps libre, il se résume maintenant à parer au plus urgent ;
il n'est donc plus utilisable librement.
Voilà.
En résumé, j'ai mon gagne-pain quotidien et je suis déjà lassée.
Je vais donc aider les gens à mieux vivre leur vie, et pour cela,
tout naturellement et dans une logique imparable, je vais me pourrir
la mienne, mais ! avec le sourire, dans la joie et la bonne
humeur. Faisons quand même semblant d'être heureux !
Le
premier qui dit : « c'est ça la vie ! » a
perdu. Compris ?
Et
la vie au bureau, c'est vraiment folichonnant. Par exemple, dès que
j'éteins la lumière parce qu'il fait jour et que j'y vois assez,
une collègue vient me la rallumer. Une fois, deux fois, passe, mais
à la troisième, ce putain d'interrupteur, (non, j'ai pas dit cette
putain de collègue) tu as envie de lui balancer ton pot de crayons
dans les trous ! Et comme j'en ai marre d'expliquer que j'y vois
assez, ben maintenant, je dis merci et je vais éteindre en espérant
qu'une autre collègue ne se pointe pas pour rallumer. C'est génial,
non ? C'est très corporate, ça. Moi, j'ai besoin de lumière,
alors je pense que tout le monde en a besoin…
Ça frôle le clonage intempestif. Et si j'ai envie de travailler
dans le noir, à la bougie, même, eh ben si c'est ça que je veux,
qu'on me foute la paix, merde !
Niveau
boulot, j'en suis là.
Niveau,
amours, c'est Hiroshima. Faites vos jeux, rien ne va plus.
Je
délaisse mon compagnon pour tenter d’hameçonner cet autre qui
m'attire. Matthieu. Envoi d'un sms de situation de crise, besoin de
parler, etc. Retour positif, avec coordonnées et ouverture du
dialogue par mails. Dialogue amorcé des deux côtés avec équilibre
relatif, légère prépondérance de mon côté, qui s'amplifie
malheureusement au point de rendre le dialogue (qui n'en est plus un
du coup) carrément unilatéral, avec désertion totale de l'autre
partie. Alors riposte et déballage des gros moyens :
intervention en vis-à-vis, approche de la cible avec prudence qui
débouche sur une entrevue de cinq minutes pour une mise au point
éclair qui aurait dû se prolonger mais interrompue par un mouvement
de foule qui met fin à la partie.
K.O.
et énorme sentiment de frustration de mon côté. Mais si je me
souviens bien, je me suis fait bouler. J'aime pas le rôle de celle
qui se fait bouler mais là, je crois bien que ça y ressemblait.
J'étais carrément dedans même.
Du
coup, je m'en prends à mon copain, qui n'y est pour rien, mais
surtout, qui n'est au courant de rien. Je chasse un autre lièvre en
mode taupe. Je suis une traître, une s… Envie de le chasser de mon
appart', de ma vie, mais il s'accroche, le bougre. Mais je veux
soudain être seule ! Que la terre entière me fiche la paix, ou
alors m'aime, au choix. Je me sens nulle, mais nulle…
Mes baskets sont trop serrés, pas bien ajustés, je suis pas bien
dedans…
Alors
si vous vous demandiez si tout va mieux à présent :
« p-a-s
v-r-a-i-m-e-n-t ».